Apatride. J'appartiens à cette espèce indéfinie… Flottante…

Métisse Franco Camerounaise, j’ai quitté le Cameroun à l’âge de 3 ans, pour ne le retrouver que bien des années plus tard. Je me vois encore sur un bateau immense qui m'emmenait en France, l’autre rive de ma nouvelle identité.
Ce fut une épreuve douloureuse, mélancolique. Le point de départ de ma rencontre avec cette autre part de mes racines. Je ne le savais pas encore, mais beaucoup de choses se sont jouées dans cette traversée. J’ai parfois l’impression d’être encore sur ce navire…

Très tôt, je me suis découvert un penchant pour le dessin. Sur des cahiers, des formes maladroites, des femmes caricaturées à la séduction inquiétante…
Au fil des années, la peinture s'est imposée à moi comme un point d'ancrage, comme un mode d'expression privilégié.
Elle est un lieu d'évasion. Mais aussi le dépôt de mes préoccupations, de mes réflexions. Un lieu silencieux où règnent le dessin et la couleur. Et puis aussi l'empreinte, une technique favorable au surgissement de l'image.

Le dessin comme une présence pour pallier l'absence. Point de départ de tout projet, il inaugure et renouvelle sans cesse ma perception du monde. Il vient toujours en premier, célèbre les retrouvailles avec moi-même.

La couleur, elle, surgit presque à mon insu, comme pour compléter le foisonnement qui m’habite. Elle circule comme le sang dans les veines, m'entraîne ailleurs, m’éblouit. Elle me domine physiquement... J’ai appris à aimer cette emprise, cette gestualité dans l'application de la couleur.

Toiles… Papiers… Je me suis lancée dans l’abstrait… Comme si seules formes et couleurs parvenaient à représenter les lieux d’une mémoire imaginaire… Sur des grands formats, je déposais les impressions, les traces laissées par les espaces côtoyés, les rivages de tout bord.

J'inscrivais, délavais, superposais les plans. Je griffais, scarifiais les supports. Je voulais que la toile devienne ma seconde peau, une enveloppe presque charnelle. Je brouillais les pistes afin que l'image du corps disparaisse, se dissolve, se fonde dans le fluide de la matière, dans l'épaisseur de la couleur. Comme pour effacer toute trace d'une quelconque figure reconnaissable. Dans le jeu des transparences, dans l'épaisseur de la matière…

Mais la figure humaine est réapparue. D’abord en filigrane, en ombre portée, en double obsédant… Elle a finalement habité un corps. Très vite: un corps de femme ! Un corps intime soumis à l'usure du temps. Un corps qui sans cesse échappe. Un corps qui va à la rencontre de l’autre. Un corps qui incarne le monde…
Un corps de femme qui interroge le monde, qui interroge sa place. Un corps otage des critères de beauté, soumis au diktat du regard de l’autre. Un corps enfermé dans le culte de l’inaltérable….
Aujourd’hui, j’inscris encore cette figure féminine comme le sujet premier. Postures, visages, une femme dans tous ses états…

Est-elle le miroir d'une place introuvable ?